Cul de l'hiver
C'est tout noir dans le cul de l'hiver. Y a des lèvres gercées qui s'accrochent aux barbelés du vent, y a des mains fripées qui se noient dans les températures négatives. C'est tout noir dans le cul de l'hiver. J'ai vu des corps fantomatiques sortir la tête de l'eau, des glaçons claustrophobes vissés sur le piédestal des lacs gelés. J'ai vu la crasse des terres figées se coller aux fers de chevaux dépressifs. Le froid est bien dur, bien dense, bien incrusté dans nos caboches tristes comme des boules à neige. C'est tout noir dans le cul de l'hiver, quand les fleurs ferment bien leurs clapets et les animaux sauvages sonnent le glas des lendemains neigeux. C'est tout noir dans le cul de l'hiver, quand, dans la candeur des minutes suspendues, il dépose enfin son étron brillant sur les plaines endormies.
Rivière
© photo : Ferry + Oertel
Dans la rivière de ses cheveux, les barrettes sont des poissons que des balbuzards inassouvis survolent nuit et jour, l'œil ébloui par les remous de tignasse.
Encore un peu
© photo : Ryan McGinley
Le regard trouble des vieillards, tes lèvres carmin, les griffes de chat sur les étagères loqueteuses, les milliards de cheveux bruns suspendus au ciel par le vent, les milliards de cheveux blonds tirés vers le sol par les bonnets de l'hiver, les oiseaux plantés dans les nuages comme des piques à fromage, les espoirs, par bennes entières, déversés sur nos vies émaciées. Je crois que je vais rester encore un peu.
Bolides
Les jours se jettent des falaises du temps, bolides lancés à vive allure sur le chemin des siècles, pleins à craquer des passagers d'hier et des fantômes de demain.
Polar
Des mégots courent sur le bitume. Le vent enlève des feuilles innocentes. On a dressé sur le goudron des crottes de chien pour rendre un culte à je ne sais quelle idole merdique. Les pots d'échappement fument plus que de raison, crachant leur brouillard sur ce qu'il reste de couleurs à la rue. Les matins par la fenêtre sont des romans de gare déguisés en polars.
Curare
Tes longs cils au curare, et la ciguë étalée sur ta bouche, me font dire que si je m'approche trop près de toi tu finiras tôt ou tard par m'empoisonner la vie.
Route des songes
Sur la route des songes, les idées roulent à tombeau ouvert et prennent de temps à autre en stop de ravissantes compagnes de voyage, dont les fines jambes et les voix suaves sont en parfaite concurrence.
Nulle part
© photo : Chema Madoz
Pour mon dernier voyage, je ne sais pas ce que j'entasserai dans ma valise, mais il y aura du sable, des souvenirs à la pelle, un vieux bouquin de Salinger dont la couverture fait la gueule à ses voisins de bibliothèque. Il y aura peut être aussi un stylo, avec beaucoup d'encre. De quoi noyer quelques pages sur la route qui rejoint un dernier souffle au lieu dit qu'on appelle "Rien du tout". Je mettrai quelques photos écornées qui ne se souviennent plus elles-mêmes qui elles ont enfermé. Il y aura, je peux presque l'assurer, des oiseaux de très petite taille, des bichons du ciel, qui sifflent pour un rien et bercent les ciels torves. Il y aura plein d'autres trucs, mais j'ai pas le temps d'être exhaustif. Et puis il se peut que sur un coup de tête je parte les mains vides, sans tout ce que je viens de mettre dans cette valise imaginaire. Tout bien réfléchi, on ne doit pas avoir besoin de tout ça pour s'en aller nulle part.
Genèse
Elle vit dans un début d'éternité, dans l'exorde d'un discours délicieux, dans les prémices imparfaites de dernières grâces belles à mourir.
Plus haut
Plus haut des oiseaux recousent le ciel. Plus bas nous frôlons nos dernières demeures du bout de nos ailes effritées.
En foutre
Être l'ours devant un écran de cinéma, l'éléphant sur le muret d'un sentier, la baleine échouée sur les rives d'un lac, le lion la gueule en sang dressé sur un tas de gazelles. En foutre plein la vue, plein les oreilles, plein les cœurs.
Rien de plus
Des merdes de pigeons qui s'improvisent damier sur le sol, un mec qui brûle l'horizon avec sa pipe, des enfants aux yeux comme des boomerangs jetés dans le plus loin, des rires qui se font dévorer par le hurlement d'une automobile au coin de la rue, des passants qui se croisent et ne se ressemblent pas, le ciel malade qui se vide les intestins sur les chapeaux veloutés des vieillards, les minutes qui défilent comme des mannequins ridés dans le western de nos vies.
Rien de plus qu'hier, sinon l'angoisse épouvantable de ne pas savoir si j'aurai assez de temps pour faire un truc très joli avant de tomber dans un trou.
Vertigo
Équilibrisme mental dans les gouffres de la nuit, descente en rappel dans les crevasses de souvenirs, découverte des profonds vertiges de l'ivresse.
Goupil
Souvent de sa fenêtre, il aperçoit un goupil dévaler la colline, comme une grenade jetée dans la tranchée de la nuit.
Un jour de plus
Il faudrait au moins une explosion nucléaire, ou un épouvantable cataclysme, pour que je ne profite pas de ton sourire encore un jour de plus.
Carte au trésor
Elle est une carte au trésor illisible, et des pirates analphabètes se creusent la tête depuis des lustres pour déterrer son coeur.
Gloire posthume
Des années plus tard, entre deux conquêtes, elle avoua que mes doigts avaient été les premiers à marcher sur sa lune.
Arène
Ils vivent les derniers instants en clignant des yeux et en fronçant les sourcils, tout autour ça éclate et ça sent le gibier calciné, ils vivent les dernières minutes comme les premières, avec la pauvre curiosité des fauves qu'on jette dans les cris de l'arène.
Cerise sur le gâteau
© photo : Eric Baudelaire
Il était entouré de paysages en friches, de voitures noyées et d'avions pendus aux arbres. Il était le seul pion d'un échiquier abimé, l'unique cible du peloton d'exécution, la cerise trop mûre sur le gâteau écrasé.
Jardin
Elle s'entretenait comme un jardin. Elle avait planté des fleurs dans ses cheveux, des mauvaises herbes poussaient sur les parterres retirés, et moi j'avais juste à l'arroser une fois de temps en temps, pour pas la laisser crever.
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