Sur le quai


© photo : Gérard Petrus Fieret

Sur le quai, je vois des gens qui se pressent et s'entrechoquent, des gens qui semblent débordés comme des baignoires oubliées.

Sale coup



On l'a retrouvé étalé dans son lit, la gorge tranchée par un coup de froid et se vidant lentement de sa morve.

Combien



Combien de gracieux chevaux, de fourbes renards, de méduses scintillantes, d'écureuils apeurés, de loups affamés, de chouettes hulottes cotonneuses, de bactéries discrètes, de mouettes dentelées, de biches effilées, et de poissons volatils, sont morts sous les plumes pour sauver la poésie ?

Prise de position



Certains aiment les corbeaux plantés dans les arbres, d'autres préfèrent les branches plantées dans les corbeaux.

Bateau fantôme


© photo : EricDt

Il dort sous les étoiles hideuses, il accroche la lune dès qu'elle manque de se décrocher, sa tête a la claustrophobie des nuages, et ses rêves ont foutu le camp depuis bien longtemps sur des bateaux fantômes cachés sous les poissons.

Goliath



On se casse la gueule sur des petites brindilles, sur des poussières futiles, sur des éléments coincés entre deux plaques d'un microscope. On trébuche sur du vide et du manque, sur des trous noirs et des absences, sur des peines transparentes. On est tellement tordu qu'on se plait à être ce Goliath qui se fait chaque jour refaire le portrait par les muscles atrophiés de David.

Arrête



Arrête de me regarder comme un paysage triste d'hiver.

Boucles de cheveux



Les boucles de ses cheveux sont du papier tue-mouche pour les yeux, des cascades rapides pour les doigts, des lignes directrices pour les projets sentimentaux.

Bouilloire


© photo : Clémentine Gallot

Il n'a pas inventé l'eau chaude, mais il sait la faire bouillir et ça suffit amplement à son bonheur.

Gramophone



Cette fille était un gramophone, un chant sorti de nulle part. Quand elle chantait on entendait le piaillement de deux inséparables qu'on libère après un siècle de captivité dans des plaines lumineuses découpées aux ciseaux. Et moi je n'étais qu'un chien qui attrapait ses notes au bout du tunnel.

Meute



Il est un cerf, dans chacune de nos pauvres têtes, encerclé de loups voraces jetés dans la neige des réveils brumeux, comme une idée apeurée qui se débat dans la meute des rêves impossibles.

Bijoux



L'automne, chasseur de tête, assassin de feuilles, agit en silence et fait tomber les pendentifs des arbres comme des bijoux dans une boîte qu'on cache au creux de l'imagination des petites filles.

Caresse



Au loin brûle le hurlement des loups dans le feu du crépuscule. J'entends les flocons de neige poser leur parachute délicatement, puis se tenir prêts à massacrer les fourrures et les feuilles, les sols tannés et les vieilles baraques timides, en un assaut dont le bruit ressemble à une caresse sur la peau d'un enfant.

Petit vélo



Il peut le poser son vélo invisible. Ça fait toute une vie qu'il pédale dans le vide, ça devait bien dérailler un jour ou l'autre. On peut voir sur sa porte d'entrée "Vend vélo invisible, servi toute une vie, disponible d'ici quelques jours, d'après mon médecin". Il s'en fout, il perdra peut être les pédales de son vélo invisible, mais pas le petit vélo qui tourne depuis 50 ans comme une Porsche dans sa tête.

Riens engloutis



Il s'est levé en sursaut, il est sorti de sa maison en courant, il a imprimé dans ses rétines un maximum d'images à la seconde. La vitesse a scotché sur son pyjama des feuilles décédées, en phase de décomposition. Il a tourné la tête dans tous les sens, il voulait juste profiter, pêcher des rêves dans les lacs cristallisés, décrocher des faucons du fond bleu, les coller dans les arbres, courir pour ne pas perdre de temps, puisqu'à coup sûr dans un siècle il ferait partie de ces choses froides qui deviennent des riens engloutis, recouverts de plusieurs couches successives de merde, de végétaux, de terre, et de souvenirs figés.

Toucher avec les yeux



Ce matin, dans le ciel orange et sa pulpe nuageuse, il aurait été idiot de ne pas cueillir un ou deux oiseaux et tirer sur quelques fleurs dorées d'un regard chargé de bonnes intentions, le silencieux au bout du canon.

Enfer des sourires



Dans l'enfer des sourires, on ne croise que des rires forcés et des esquisses de bonheur, et les moues rient aux larmes pour effrayer les zygomatiques. Dans l'enfer des sourires, les rires sont écartelés jusqu'à devenir les rictus d'une banale tristesse.

Petites roulettes



Quand elle lui prenait la main, c'est comme si elle mettait des petites roulettes à leur amour, et qu'ils allaient pédaler jusqu'à la crevaison.

Spécial * Vases Communicants *

«(…) pourquoi ne pas imaginer, le 1er vendredi de chaque mois, une sorte d’échange généralisé, chacun écrivant chez un autre ? Suis sûr qu’on y découvrirait des nouveaux sites (…)». François Bon et Scriptopolis ont lancé l’idée des Vases Communicants.
Aujourd’hui La Méduse et le renard et Etc-iste s'invitent réciproquement



36000 chiens

36 000 chiens sans maître. Le ciel comme une viande et 36 000 chiens sans maître qui en déchirent le ventre. La tête oblique. L’œil de travers. L’aube en ligne de mire. Je me dresse et je marche vers la meute assoiffée du petit jour. Les balles en plomb de ma cervelle. L’odeur de la chasse boueuse. L’odeur des heures qui s’arrachent dans le gras mou de la douleur. La grande épopée minable de ses débroussailles. Et dans le sumac de la nuit qui saigne, 36 000 chiens sans maîtres qui hurlent à la mort. Demain est une bête qui gémit le brouillard. Mon âme carnivore à grands coups de couteaux. J’avance avec des lames. J’avance avec des larmes. Le sang dans la lumière qui trace ses sentiers. Le ciel comme une viande. 36 000 chiens sans maître qui en déchirent le ventre.

Jus de bouche



Tous les jours elle colle des enveloppes. Il en faut du courage pour coller des enveloppes tous les jours. Il en faut de l'énergie pour, après avoir passé la journée entière à foutre sa salive sur des enveloppes, rentrer chez soi et donner ce qu'il reste de jus de bouche à l'homme qu'on aime des éternités de fois plus que les enveloppes.

Barbelés



Les petites branches dansent dans le matin, elles sont des barbelés qui protègent le ciel des regards indiscrets. Les petites branches dansent dans le matin, comme des ombres chinoises projetées sur une mer de coton.

Mobile


© photo : Zara

Les pirates de l'air sont des oiseaux déplumés, des chauve-souris écornées, des vieux coucous aux hélices voilées. Les pirates de l'air s'affrontent mais ne se touchent jamais, suspendus à nos rêves comme à un mobile au dessus d'un berceau.

Oubliés



Des épines dans les doigts, des moucherons dans les yeux, des renards dans les pare-chocs, des immeubles dans les vertes prairies, des cataclysmes dans les artères du monde, et des tristesses encore plus grandes dans le cœur des oubliés endormis dans les fossés de la vie.

Dernière destination



Je devrai peut être te dire un jour, quand le soleil crachera ses poumons sur son ciel de mort, que tes yeux ne m'ont jamais fait penser à autre chose qu'une coccinelle au bout d'un doigt qui cherche une dernière destination où s'écraser en beauté.

Microscopiques



Seuls les petits animaux entendent ses cris, seuls les êtres microscopiques écoutent ses appels au secours, seuls les insectes curieux se préoccupent de son sort, et les seules réponses à sa détresse sont des chiures par milliers sur les carreaux de sa maison encombrée.

Yeux rebondissants



Il sort de chez lui, lance dans l'horizon deux yeux rebondissants qui cavalent entre un héron, les affres d'un vieux chêne, une mare le ventre plein de moucherons, avant de revenir se planter dans la réalité d'une journée de trop.

Confiture



Derrière nous, les jours se débattent dans la confiture qui dégouline des tartines de souvenirs.

Marbre blanc



Des mains glaciales creusent la nuit polaire. Des coups d'épées dans l'eau gelée, l'étrange sensation d'assister aux dernières respirations du soleil que le froid enterre dans son caveau de marbre blanc.