Point de rendez-vous


Là où les hommes concentrent leurs pires excès
dans l'attente d'une déception.

Composition d'un soupir

© photo :Chrysti

Les soupirs sont faits de miettes de déceptions, d'extraits d'amours, et de poussières de révolution.

Regarder passer les voitures


Dans les villages, il y a toujours un p'tit vieux qui s'assoit sur une chaise devant chez lui pour regarder passer les voitures. Ce p'tit vieux a toujours une expression à avoir attendu toute sa vie ce moment, où il peut enfin mater tranquillement les bagnoles sans qu'on l'interrompt pour lui dire d'aller faire ci, de prendre ça, ou de se rendre là. Ce p'tit vieux, quand il cligne des paupières, on peut souvent lire dans ses pensées : "y a un temps où on a besoin d'être dans les bagnoles et un temps où les regarder passer suffit".

Chevauchées fantastiques

© photo : Neil Krug

Des enfances de cow-boys
des vies d'indiens
des enterrements de haches de guerre

Dormir debout


L'impression de sortir à poil, en chaussettes, avec un poisson collé dans le dos. Aujourd'hui dans la rue même les chiens semblent fatigués. l'impression de dormir encore et d'être désarmé. Et Le froid qui attaque les côtes, brouille les cheveux. La fumée qui sort des bouches et met le ciel au défi. Les fausses appréciations de l'horizon. La sensation pénible d'être endormi dans l'air sec au milieu des gens pressés. Besoin d'eau sur le visage, dans le corps, sur la langue. Attendre l'arrivée de la pluie pour s'en faire une alliée.

Lettre au détective Prichton


Détective Prichton, 

J'aimerais que vous me rendiez un petit service. J'ai compris récemment que les ombres seraient toujours noires. En y réfléchissant à deux fois, j'ai également déduis qu'on ne pourrait jamais mettre en lumière une ombre, pas plus que la peindre d'ailleurs, ni encore pratiquer sur elle quelque coloration capillaire. J'ajoute à tout cela qu'on ne peut pas faire rougir une ombre, ni lui avouer qu'elle a de beaux yeux. Peut-être que le pire est qu'on ne puisse pas la faire sourire, mais je ne voudrais pas jeter toutes les fautes sur ces pauvres taches noires qui ne font après tout que nous coller aux basques. Malgré leur pacifisme indiscutable, pour toutes les raisons précédemment énumérées, j'aimerais que vous me débarrassiez de mon ombre. Croyez-moi si je vous dis qu'elle est la pire de toutes. Ouvrez bien vos oreilles : la pauvre déserte toutes mes nuits et me file tous les jours. J'en ai assez de la voir surgir à chaque coin de rue, collée comme un lézard sur les murs ensoleillés, alors que je préfèrerais l'avoir dans mon lit quand les nuits sont trop noires. Pour tout vous avouer, je pense que mon ombre ne me sert plus à rien. Je voulais donc savoir si vous auriez l'amabilité de mettre fin à ses jours. Je dois vous quitter, le jour se lève et elle risquerait de pointer le bout de son nez à tout moment. Je vous laisse le choix de la méthode, mais surtout, visez juste ! Elle n'est jamais très loin de moi...


Bien à vous,


G.S

Je m'y engage


Quand les voitures voleront j'apprendrai à ramper aux pigeons.

Participation à la bonne formule

© photo : Terry Rodgers

Pars devant


J'suis pas un cabriolet rutilant. J'aime pas la vitesse. J'suis pas toutes options. Quand j'démarre j'tousse un peu et ça fait d'la fumée noire. J'tombe souvent en rade. J'ai la boîte de vitesse qui grince déjà. J'en suis pas à ma première vidange. J'suis pas une grosse caisse et j'ai pas la peau en cuir. Mes genoux sont du tissu mouillé. J'ai pas les vitres teintées, plutôt des chiures de moustiques plein les mirettes. J'brille pas sous le soleil. J'ai toujours un phare sur deux qui marche et j'alterne. J'ai pas de gros pneus qui accrochent le bitume. J'glisse, j'dérape. J'ai la carrosserie enfoncée et les jours de pluie ça grince et ça cahute. J'ai pas de double pot d'échappement. Dans ma boîte à gants y a des miettes de pain, des cheveux et des vieux tickets d'caisse enlassés. Si tu veux faire la course, passe ton chemin. J'suis pas un fou d'la pédale. Plus le film est long, plus la route est belle qu'on m'a dit. J'prends mon temps. Pars devant. On s'rejoint à la casse.

Lestage


Les vies qu'on nous promet
les morts qu'on nous inflige
les rêves dont on nous leste

Comme des rats


Les refus nous tirent comme des rats, chacun sa merde, il faut se planquer, ne pas devenir un rat de leur laboratoire, courir, éviter les balles, mordre dans leur gâteau, sans cesse, courir le plus vite possible, ne pas flancher, plonger. C'est la tête sous l'eau que les rats apprennent aux étoiles à briller.

Digger


Creuser son trou c'est construire des montagnes.

Les choses sacrées


Un de ces jours où l'on n'entend que le glissement des bêtes. Leurs cris, leurs plaintes, leur mouvance dans le silence de la campagne. Des désirs agrafés à leurs yeux, de nourriture, de proies, de repères dans les labyrinthes d'herbes grillées. Des fuites vers les terriers, des gueules qui referment leurs crocs de prison sur la viande fraîche. Le juste milieu entre silence et vacarme. Rien que la frêle musique des amours et les pulsions difficilement contenues des mâles pour les femelles. Le vent qui fait plus fort. Un vent presque inaudible qui déchire délicatement le calme et tombe avec les cris dans le puits des oreilles. La nature dans ce qu'elle a de plus basique, de plus sacré, de plus grand : les petits vacarmes dans le grand silence. Le jour et la nuit enchaînés.

Intempéries


Yeux-nimbus
épaules-parapluies
mains-séismes
catastrophe émotionnelle

L'ennemi idéal


Il n'y a que le temps
qu'on puisse tuer
en équeutant des haricots verts

L'attente est faite de chocolat


L'attente est une bouche qui se ferme
L'attente est un gourmand qu'on menotte
devant un énorme gâteau au chocolat

Veiller sur eux


La nuit mourante
le jour naissant
notre fidélité à leur chevet

L'endurance des forçats


Chaque pas, chaque vision, chaque odeur, chaque bruit,
chaque choix, chaque rêve, chaque œuvre,
est une liberté conditionnelle.

Les 4 éléments


L'immensité n'est pas
que ciel mer et univers
elle appartient aussi
au fond de tes yeux

Tout l'or de nos vies


Il faut voir comme on trime, comme on frotte notre peau contre les intempéries, comme on danse avec le vent, comme on parvient à s'extasier devant des yeux et des bouches. Il faut voir comme on ne paie pas de mine, et comme on plonge nos mains désolées dans les gouffres de nos poches. Pourtant les quelques miettes de pain qu'on y réduit en poudre valent peut-être tout l'or de nos vies.

Juste ce qu'il faut


Aujourd'hui verra demain avant moi, lui préparera son lit, bougera juste ce qu'il faut, floutera quelques pigments, cochera quelques rides. Aujourd'hui nous saccagera dans la mesure, nous enlaidira à peine moins qu'après demain.

Premières loges


Si le soleil ne devait plus réapparaître que demain matin entre les branches des deux grands  chênes qui s'affrontent près d'ici depuis une éternité, j'y serais.

On s'avalanche


Les regards s'effritent
les yeux coulent
les idées fondent
les gestes s'éboulent
les corps s'avalanchent

4 points cardinaux


Elle touche la terre du bout des doigts, le ciel des cheveux, caresse des yeux l'horizon, tourne le dos à hier. Elle sait qu'un beau matin elle perdra le nord.

Les restes


Ce qu'il reste des fleurs après l'hiver
ce qu'il reste d'une rivière après la crue
ce qu'il reste des larmes sur les épaules des vieux pulls

Camouflage


Elle se camoufle. Fait vibrer ses sourcils, change de robe et sort sa langue. Tous les hommes font les petits moucherons et volent autour d'elle. Elle hypnotise avec ses mains, déroule ses yeux et ouvre son poitrail. Elle en croque un par-ci un par-là. Elle a toujours rêvé d'être un animal sauvage. Parfois ils mettent leur langue dans sa gueule. Elle devient  l'attraction. Le rouge sur ses lèvres est le seul moyen. Elle se camoufle. C'est tout ce qu'elle a trouvé à mettre sous la dent de ses rêves indomptés.

Parution - Dissonances - Octobre 2010


Une petite contribution au nouveau numéro de la revue Dissonances, avec au sommaire :

Dossier : « idiot »
Chups (Michelle MARTINELLI)
Neuneux et plaisants (Méryl MARCHETTI)
Hors du dedans (Diane MEUNIER)
Esquirol, département Matisse (Thomas ROUSSOT)
« Que dire de toi ? » (Sébastien KARKOSZKA)
L’idiot du stade (Barbara ALBECK)
Le caillou de Brazzaville (Virginie HOLAIND)
Le gars assis à côté de moi dans l’Eurostar (Marlène TISSOT)
Les travers (Dominique PASCAUD)
Reduced Britney Spears (Alban LECUYER)
Suites (il)logiques (Isabelle GUILLOTEAU)
Laisser la langue filer (Etienne DIEMERT)
Bec de seau (Anne PESLIER)
Idiot moi-même (Emmanuel VASLIN)
Alexandre (Catherine YSMAL)
Chanter pour les merles (Guillaume SIAUDEAU)
Triple idiot (Patrice MALTAVERNE)
La bêtise des astres (Nicolas SCHOENER)
Après les inventions (Ernesto CASTILLO)
Top rengaines (Lionel FONDEVILLE)
Salsifi Day (Jean-Marc FLAPP)
L’idiot (Tristan FELIX)
Rubriques :
Questions à : Lucien SUEL
Regards croisés sur : « Berthe pour la nuit » (Antoine MOUTON)
Fenêtre sur : la revue N4728
À lire à voir à ouïr (nos auteurs ont aimé…)

Rodéo


Je me suis levé et j'ai marché. J'ai réfléchi longtemps la tête noyée dans la fumée du bol. Mes idées sont devenues bien claires sous la douche froide. J'ai regardé l'heure plusieurs fois, vu la minute fatidique se rapprocher. Je me suis vidé. Je me suis rempli de nouveau, de fumée et de bouffe. J'ai regardé les gens par la fenêtre, pour prendre le pouls, comme j'aurais mis un doigt de pied dans l'eau glacée avant de rebrousser chemin. J'ai entendu quelques oiseaux qui m'ont aidé à voler un peu. Ça ne m'a pas fait décoller beaucoup mais j'ai plané un peu en évitant de me heurter à certains rêves. Un vol de plaisance. Ma dernière volonté du matin. Voler avant de m'écraser dans la rue. La minute attendue est arrivée. Je me suis équipé et j'ai craché dans mes mains. J'ai ouvert la porte et tout l'air du monde m'a transpercé. J'ai pris de la pluie plein la gueule. Puis je suis monté sur son dos. Alors la journée a commencé à bouger dans tous les sens et je me suis dit que je devais tenir le plus longtemps possible. Je tombe souvent. Tout le monde à l'air de dire que c'est une histoire d'entraînement, alors je m'accroche bien et je ferme les yeux.