Minuscule enterrement


Des poussières qu'on compte sur les doigts d'une main, des atomes en série limitée qui s'acharnent sur la carcasse d'une seconde, la silhouette furtive d'une nymphe qu'on enterre à la pince à épiler.

Offrande


J'entends des bruits de canettes qui s'entrechoquent, des charges lourdes qu'on jette dans la gueule du monstre. Il fait un bruit atroce, et je l'entends avaler d'un trait ce qu'on lui jette dans le gosier. ça tombe net, ça se brise, ça meurt au fond du trou sans broncher. Des os, du verre, et de la pourriture. Bientôt il n'y a plus rien. Juste le silence et le tumulte modéré de son départ. Dans peu de temps il reviendra. Quand nous lui auront dégueulassé la rue d'offrandes. Le Dieu des camions-poubelle réapparaitra pour nous tirer de notre sommeil et engloutir nos merdes incrustées sur le bord de la route.

Humbles


L'honneur des humbles qui se meurent à l'abri des grandes gueules et de leurs postillons.

Charogne


Nos cœurs des charognes et leurs lèvres des vautours. Tout autour le désert, insignifiant.

Mathématiques


C'est mathématique, Il y aura toujours plus de poèmes que de poètes. Je trouve cela plutôt rassurant.

L'ombre de nous même

© photo : Gilles Thévenin

Des langues d'ombre ont glissé sur le sentier. On voyait le soleil chuter au ralenti, effriter le ciel et cramer les secondes. Les langues bavaient du noir et léchaient les herbes rugueuses. Les mésanges devenaient corbeaux, les arbres araignées, et les maisons bunkers. Nous attendions maquillés par le soir de devenir l'ombre de nous même.

Tranchées


Soldats du soleil au pas de la porte, poussières au garde à vous, champ de bataille dans les cheveux. Un matin dans les tranchées à porter sur son dos le cadavre d'hier.

Clouer le bec


Il avait appris à fermer sa gueule mais savait que c'était aussi dur que de clouer le bec à un oiseau.

Belles vies


C'est un grand village vert et bleu. Vert pour le sol et bleu pour le ciel. Les femmes passent leurs vies à laver leurs rêves dans le lit des rivières. Les hommes prennent racine sur les rondins de bois et les animaux les aident à inventer demain. Il y a moins de nuages que de volutes de fumée. Elles sortent des pipes avec la régularité des songes qu'on pose dans les sommeils bien lourds. Il ne se passe rien. C'est déjà beaucoup quand on sait qu'il suffit de pas grand chose. Le vent est l'allié du pollen. Une fraternité qu'on huile avec des sourires élargis. Tout irait pour le mieux si les séquelles du temps ne traçaient pas leurs autoroutes sur les mains en chantier. Ici on passe ses heures à rire dans le noir et haïr la fin. Dans le grand village on sait bien que les belles vies ne font pas forcément de belles morts.

Sauveurs


Elle ne lâchait jamais son bull terrier. Elle l'astiquait comme une bagnole. Elle était persuadée qu'il était le plus fort de tous les cabots et le chien n'en pensait pas moins de la petite fille. Il savaient l'un et l'autre qu'ils feraient partie de ceux qui sauveraient le monde. C'était pas du flanc, il fallait voir comme chaque jour ils taguaient les nuages des yeux et faisaient la nique à la pluie sous le préau du jardin.

Vivement


Ils sont des tas à courir vers demain, rattrapés par hier. Nombreux à se dire "vivement ci" "vivement ça". Des "bientôt" mordent la poussière sous leurs pas entêtés. De cette course insolente j'ai réussi à sauver un petit groupe, et nous faisons marche arrière. En suivant nos pas vers ce qu'on a quitté trop vite sans penser à demain.

Chapardage


Hier j'ai vu cette idée survoler les plaines et atterrir maladroitement devant le terrier d'un renard. J'ai vu ce renard risquer son pelage dans la lumière hiémale, la dévorer des yeux, la prendre d'un petit bond entre ses crocs, puis replonger mon idée dans la gueule au fond de son trou.

Empire


Il n'est pas d'empire plus serein que celui qu'érige la lueur du matin dans les boucles de tes cheveux.

Fin de l'hiver

© photo : Jill Corona

Les lames du froid dans la chair tendre, les dernières gerçures des chemins, la fin de l'hiver ressemble à des peaux de cerises lacérées par les merles.

Dans les marges


On pourra dire ce qu'on veut, parfois il faut savoir rester sur la berge pour ranger les canettes dans les fossés, laver ses joues aux larmes tièdes, et s'allonger paisible dans les marges d'écume.

Pleur de désert


Il pleure des feuilles mortes sur le désert de l'inspiration.

Lessivé


Une corbeille de linge sale dans la tête pour les mots qui froissent. Une machine à laver dans le ventre pour les propos qu'on a du mal à digérer.

Jardins mourants


Les jardins mourants deviennent tôt ou tard le paradis des tempêtes.

Somnambule


Des somnambules aux yeux concaves, la nuit comme une peinture fraîche et leurs pas de vandales, l'électricité des étoiles, l'éclair des branches sur les sentiers tourbeux, le regard perçant des rapaces planté dans les fossés. Les yeux vides qui déambulent dans le cauchemar des enfants, les spectres en hibernation sous les paupières chaudes de la nuit.

A la place du cul


Elle fait partie de ces filles qui ont un cœur à la place du cul.

La dictature des ronces


C'est plutôt inexplicable mais c'est comme ça. L'envie d'accorder toute sa confiance aux yeux cernés, aux cheveux hirsutes, aux chats qui s'enfuient, aux vieilles cordes enlacées dans les granges, aux sourires des inconnus, aux derniers rayons de soleil, aux cris blasphématoires des carnassiers, à l'éternelle dictature des ronces qui petit à petit font leur nid dans le foutoir du monde.

Fossés


Les villages des pantalons, les fossés des poches trouées, et des hommes qui marchent au fond entre les déchets entassés là par les mains de la pluie.

Paires de claques


De sombres paysages sous la lumière du feu, les évidences pointées, la lampe torche dans les yeux, l'apparition des plaies sous les néons du ciel. Les éclairages puissants, des paires de claques sur les joues de l'obscurité.

Modération


Il ne se mouille pas, pense quelquefois à se jeter à l'eau. Il est plutôt du style à boire la mer et ses poissons avec modération.

Tir à l'arc


Des paupières comme des arcs, des cils comme des flèches empoisonnées, des clignements comme des tirs mortels dans le cœur des hommes.

Six pieds


Il a déterré six pieds. Différentes pointures, mais de beaux pieds gauches. De ceux dont on se satisfait qu'ils marchent dans les excréments, de ceux qui laissent le mauvais pied se lever à leur place. Il les a bichonnés, les a cirés, les a apprêtés en grandes pompes, les a brossés dans le sens du poil. Sur le chemin du retour, il ne pouvait s'empêcher de jeter un œil sur les pieds qu'il avait disposés en éventail dans sa besace. Il les tripotait machinalement, et quand sa main se refermait sur l'un d'eux ils étaient comme pieds et poings liés. Sur un pied d'égalité. Il se demandait pourquoi les mains avaient toutes les faveurs qui manquaient aux pieds.
Une fois chez lui, il a trouvé chaussure à chaque pied. De beaux souliers vernis, brillants comme du poil de renard dans l'huile d'olive. Il les a disposés sur une vieille commode qui n'avait pas accueilli de pieds depuis qu'on avait accroché les vieux tableaux de son arrière grand-mère très haut sur le mur du salon.
Cette nuit-là, il n'a pas dormi. Trop absorbé à contempler ses pieds. De ravissantes sculptures, des bouts de chair humaine taillés sur mesure pour les six souliers vernis qui les attendaient. Chaque fois qu'il clignait des yeux, il redécouvrait de nouveau ses pieds dans leurs souliers. Il faut dire qu'il n'étaient pas mal non plus les souliers. Ils avalaient la lumières de la pièce et ne la rendaient pas. Ils étaient protecteurs. Noirs, très noirs, de belles pompes funèbres dans la lueur de la bougie. Sur le matin, il s'est endormi. Il n'a pas pu lutter. Mais quand il s'est réveillé, ils étaient toujours là. Il a souri. De ces sourires dont on se décrocherait la mâchoire, assurément. Mais quand il a baissé la tête, il a bien vu que lui n'avait toujours pas de pieds. Il s'est tout de même senti chanceux. C'était pas donné à tous les cul-de-jattes, d'avoir six pieds flambants neufs sur la commode du salon.

Privilège


Le privilège d'apercevoir tes yeux assassiner l'ennui.

Oeillères


Les jours où le paysage éclabousse les yeux, les jours prisonniers des œillères de la nuit.