Effeuiller


Là où les marguerites ont prospéré, elle recolle aux tiges nues leurs pétales pour saboter les vœux futiles des amoureuses.

Aller-retour


Je reviendrai dans quelques jours, et autant de nuits.

Stalactite


Quand la femme de glace pleurait le soir, elle se transformait en bonhomme de neige jusqu'aux éclaircies du matin.

Plastique


Cracher sur les fleurs de la postérité, arrogantes, et fièrement dressées sur le piédestal de nos tombe.

Carrière


Après avoir passé la moitié de sa vie à baiser des mains, il décida de se mettre à nickeler des pieds.

Bordel


Un couteau rouge sang, des mots gribouillés à l'indélébile, des sourires presque effacés, des moments chauds en milieux froids, des projets jetés maladroitement sur les parois, des yeux vairons, des odeurs de charogne, et des peaux caressées. Un jour, il faudra vraiment qu'il fasse le tri dans sa tête.

++++


++
Elle se repose enfin
dans le champ fleuri
des éternels souvenirs
++

Jour / nuit


J'ai voulu lui faire visiter l'immensité de ma nuit, mais elle s'est cachée dans les replis de son jour.

Formol


Des nuées de papillons inonderont tes cheveux, des tapis de marguerites s'épanouiront sur tes pieds, des meutes d'oiseaux rares piailleront à tes oreilles, et je n'aurai plus alors que quelques secondes pour figer la scène dans le formol de mes yeux.

Déesses


Il n'y a que les déesses qui n'ont pas besoin d'écrire des poèmes.

Crépuscules

© photo : Claude Bour

J'aimerais m'allonger dans ces crépuscules en mousse, pour contempler ce que reflètent les yeux des prédateurs, la rosée timide des matins rouillés, et les eaux ocres de nos campagnes embuées.

Envol

© photo : Parke Harrison

C'est ce jour là seulement, quand il a compris qu'il passait son temps à piétiner la terre, qu'il a appris à voler.

Architecte


Il a toujours construit des arcs prêts à être posés sur le ciel, son atelier était une palette de peintre et quand on en repartait nos chaussures graissaient des couleurs sur les chemins gris des forêts. C'était le dernier architecte du ciel, qui parfois posait un nuage ça et là, entre deux oiseaux suspendus aux étoiles. La seule chose qui pouvait le mettre en rogne pour longtemps était qu'on ouvre sa grande armoire en ébène. C'était là qu'il rangeait les nuages gris, les fioles d'eau de pluie, et les éclairs puissants qu'il n'utilisait que de temps à autre pour qu'on parle un peu de lui ici bas.

Enterrement


Elle l'a roulé en boule dans un drap troué, puis s'est engagée sur le sentier le tenant à bout de bras, le plus loin possible de ses hanches. Elle a marché plus lentement qu'elle ne l'avait jamais fait. Certains arbres semblaient se moquer d'elle, d'autres lui facilitaient le passage et l'aidaient presque à tenir le coup. Elle n'avait jamais pris conscience qu'il était aussi lourd. Un peu de poils dans un drap troué n'aurait d'ailleurs jamais du être aussi pesant pour ses épaules. Ils ont marché tous les deux, la mort se servant de la vie comme d'une béquille. Parfois elle s'arrêtait, soufflait, crachait sur des champignons mal placés ou sur des mûres pas encore sauvages. Quand elle a été satisfaite de l'endroit, elle a posé le drap dans un coin de la vie, puis s'est mise à creuser la terre de ses ongles cassants. Elle s'acharnait, se battant régulièrement avec de gros cailloux prisonniers des sous-sols terrestres. Le petit trou est devenu une crevasse, puis un tombeau profond. Elle a repris le drap, chialé un coup, puis l'a jeté dans sa dernière demeure. Dans sa chute, le drap a laissé entrevoir une patte de son chat. Elle n'a pas jugé nécessaire de la recouvrir. C'était finalement pas mal d'avoir un pied en dehors de tout ça. Elle a remis la terre jusqu'à faire disparaître le trou. Avant de repartir vaquer à ses occupations, elle a craché sur la terre fraîche qui allait, dès qu'elle aurait le dos tourné, se jeter sur lui et le dévorer jusqu'à l'os.

Rayon


Prends garde petit rayon de soleil venu m'amadouer dans mon sommeil, la nuit aura dans quelques heures raison de toi, et de l'ensemble de tes prétentieux sosies lumineux

Interpretation


Dans les yeux globuleux de cet escargot amorphe croisé tôt ce matin, j'ai cru comprendre qu'on n'avait pas fini d'en baver.

Rescapés


On sous-estime trop souvent les longues plaintes de ces nuits humides, qui hébergent sous leurs ailes les cris lancinants d'animaux rescapés.

Ordre


Par la fenêtre, les arbres décomposés lacèrent le ciel. Leurs branches roides, portées par les pulsions du vent, n'obéissent plus alors qu'aux ordres des tourments à venir.

Accordéon


Tous les matins, ses volets en accordéon lui jouent la complainte du temps qui passe, et elle devient l'accordéoniste d'une valse à plein temps.

Abcès


Il a crevé l'abcès d'une pique admirablement lancée dans les dents de son interlocuteur, qui n'a eu d'autre choix que de se dégonfler.

Point


Écran noir, lisse, plaine d'encre, et au milieu une chouette, comme un point lumineux prisonnier de l'insomnie des nuages

Nécrologie


Le célèbre acrobate Franck Gollaway s'est éteint hier à l'âge de 62 ans en essayant de réaliser une cascade dont il rêvait depuis toujours. Il s'agissait de tenir en équilibre sur les mains au bord du Grand Canyon. Gollaway aurait été surpris par un flash d'appareil photo, avant de faire une chute de plus de 1200 mètres. Il sera inhumé lundi dans son village natal de l'Arkansas. Selon ses dernières volontés, Franck Gollaway sera enterré à la verticale, la tête en bas, avec sa collection d'images autocollantes de catch.

Figé


Dans le silence d'un vacarme naissant, les pieds trempés des larmes du matin, je laisse voyager mes yeux dans la nature encore endormie, qui par moment jette un corbeau dans le néant du ciel multicolore.

Aube


A l'aube des idées noires, elle traine ses sourires tronqués comme des lunes mourantes, et rampe péniblement vers des lendemains ornés de chrysanthèmes.

Biche


Il est des sombres nouvelles qui nous font ressembler à des biches mortes dans la neige.

Vibration


- Mais que vous êtes sale! Mon Dieu, comment peut-on éructer de la sorte?
- Regardez plutôt le ciel, mon amour, quand je rote ça fait vibrer les nuages.

Extrait du film "Mauvaises manières", 2079.

Décharge


Ce qu'il trouvait le plus difficile, c'était d'éviter les limaces collées sur le sentier. Une sorte de marelle originale qui ne lui plaisait pas vraiment. Igor lui avait pourtant assuré que ça valait le coup. Qu'il y avait un peu de marche, mais que ce qu'il avait à lui montrer en valait vraiment la peine. Parfois il plantait ses yeux à l'horizon, dans les arbres faméliques et leurs moineaux de pierre, et aussitôt sa semelle aveugle envoyait une limace aux cieux. Ils ne se disaient rien, l'un attendant de voir ce que l'autre attendait de lui montrer. Ils marchaient de plus en plus vite, comme pour aller à l'essentiel et laisser derrière eux les nombreux kilomètres dont ils venaient de s'encombrer. Ils évoluèrent ainsi deux bonnes heures, la sueur repeignant leurs fronts de gamins, et les herbes hautes marquant leurs jeunes mollets d'aventuriers. Puis, Igor se retourna et lui sourit, l'invitant alors à admirer ce qu'ils étaient venus voir. Il s'avança d'un pas sur la butte, et se laissa engloutir par la déception. Il n'y avait rien d'autre à contempler qu'une décharge à ciel ouvert tout juste bonne à exposer trois rats, une machine à laver, un chien crevé, et à peine autant de mouches que dans la cuisine de sa vieille. Armé de regret, il décida de le tuer.

Demain


Les dentelles de fumée glissent des pots d'échappement, les arbres envoient des feuilles s'accoupler avec le goudron sec, les chiens posent leur poésie sur les trottoirs immaculés, et au milieu de tout ça, je marche avec l'intime conviction que demain tout sera rentré dans l'ordre.